[Africa Diligence] L’Afrique, nouvel eldorado de l’art contemporain ? Nous pouvons véritablement y croire, à l’heure où l’art africain contemporain sort de ses frontières et gagne peu à peu la reconnaissance du public après s’être assuré celle des découvreurs, des collectionneurs, des critiques d’art et des musées.

D’un point de vue français, héritage colonial oblige, l’art africain connu dans l’Hexagone se limite souvent à l’art d’Afrique noire des pays francophones. Il a été mis en valeur par un spécialiste, en son temps découvreur, le marchand André Magnin. Il a conçu la plus grande collection du genre, celle de Jean Pigozzi (montrée l’an dernier à la Fondation Louis Vuitton). En outre, il a été commissaire de plusieurs expositions, dont celle consacrée au photographe malien Malick Sidibé, qui s’est terminée le 25 février à la Fondation Cartier à Paris.

Mais l’Afrique est bien plus vaste que cela. Elle est composée de 54 pays. 1-54, justement, c’est le nom de la foire d’art contemporain africain née il y a cinq ans à  Londres (au mois d’octobre), puis  à New York l’année suivante (au mois de mai).

Opération militante

Elle se tenait pour la première fois à Marrakech du 23 au 25 février 2018 dans une taille plus modeste avec 17 exposants. C’est une Marocaine, Touria El Glaoui, qui a fondé la manifestation. Elle la conçoit comme une opération militante. « Il y a cinq ans, il y avait très peu d’événements concernant l’art africain. Depuis lors, les choses se sont améliorées. Cependant, les artistes africains sont toujours aussi mal représentés dans les grandes foires. Lorsque ce sera le contraire je pourrai arrêter 1-54. »

À ce titre la version marrakchie de 1-54 doit être soutenue, mais le niveau général de l’offre y était globalement faible. Il semblerait que l’un des principaux acheteurs ait été le roi du Maroc lui-même, qui avait envoyé très tôt ses émissaires afin de faire de multiples emplettes dans toutes les catégories de l’art africain, dont il semble particulièrement féru.

Cela dit, au Maroc, le marché de l’art contemporain n’en est qu’à ses balbutiements. Mais des activistes comme l’historienne de l’art Mouna Mekouar, qui a fait venir l’an dernier l’artiste et performeur très en vue Tino Sehgal pour intervenir à Marrakech (2), devraient faire avancer les choses. Idem pour le propriétaire de la maison de ventes CMOOA (Compagnie Marocaine des Œuvres et Objets d’Art), Icham Daoudi. Il a ouvert un remarquable lieu d’exposition-vente à Marrakech, Le Ccomptoir des Mines, dans un immeuble moderniste. Il y avait cependant peu de stars de l’art marocain dans la foire.

Le plus connu internationalement des artistes nés au Maroc est Mounir Fatmi (né en 1970), qui vit maintenant à Majorque. Une de ses photos en grand format, où il présente un portrait de Salman Rushdie transformé en un composite de son visage et de ceux des écrivains Joseph Conrad et Anton Tchekhov, allusion à son obligation de se cacher à la suite de la fatwa lancée contre lui, était à vendre sur le stand de la galerie Officine dell’Immagine de Milan pour 13.000 euros. Ordinairement ses œuvres plus importantes se négocient aujourd’hui en centaines de milliers d’euros.

La galerie marocaine L’Atelier 21 présentait les peintures poétiques de Yamou (né en 1959 à Casablanca). Il travaille en parallèle ses compositions toujours sur le thème de la flore et un jardin luxuriant non loin de Marrakech. Si ses toiles évoquent un style japonais, les spécialistes parlent plutôt d’un esprit soufi dans lequel nature et homme ne forment qu’un (3). Les peintures étaient à vendre 9.000 euros.

Abdoulaye Konaté, vedette de la foire

La vedette de la foire, et certainement l’artiste le plus cher à 1-54 Marrakech était Abdoulaye Konaté (né en 1953), un Malien qui utilise le tissu dans une infinité de couleurs comme matière première de ses créations abstraites.

Lors de la dernière Biennale de Venise, il était exposé dans le pavillon international et, en 2017, le Centre Pompidou a fait l’acquisition d’une de ses œuvres anciennes. Une grande composition faite de lamelles de tissus dans des variations colorées qu’on peut voir comme une partition musicale était proposée pour 85.000 euros sur le stand de BlainSouthern de Londres. Aux enchères à Paris, une œuvre de ce type a été adjugée 47.400 euros en 2008, son record.

Yossi Milo, connu à New York comme un spécialiste de la photo contemporaine, présentait le travail d’un Américain, Kyle Meyer (né en 1985). Mais ce dernier a séjourné au Swaziland, où l’homosexualité est illégale. Il a photographié des travestis et retravaillé les tirages en grand format en les tressant littéralement avec le tissu dont ils s’étaient coiffés. Ces images étaient à vendre entre 7.500 et 12.000 dollars.

Pour que la vocation de 1-54 s’affirme pleinement à Marrakech, il lui manque encore des artistes clefs du paysage de l’art africain, méconnus ailleurs, comme le peintre marocain abstrait Mohamed Melehi (né en 1936). Il constitue un pont parfait entre l’abstraction des décors de l’architecture arabe et celle tout aussi géométrique de la peinture américaine de l’après-guerre.

La Rédaction (avec Judith Benhamou-Huet)

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